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Le Pipmuacan est un réservoir
québécois situé au nord de Chicoutimi. Il fait presque 100 km de retenue. Ce
réservoir, perdu dans la forêt boréale, abrite une grande variété d'espèces
animales. L'accès n'y est pas facile, on y trouve donc très peu de vie humaine. Là bas,
c'est la nature qui domine. Nous avons
établi notre camp de base dans une cabane, appartenant à notre guide Yves Aubert, qui se
trouve sur une des rives du lac. Nous sommes à plus de 200 km de la civilisation, et le
silence qui nous entoure nous donne parfois l'impression d'être devenus sourds. |
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L'ambiance extrêmement
calme qui règne ici ferait angoisser un citadin convaincu. Le seul bruit de la
civilisation qui nous parvient est parfois celui d'un avion qui passe bien haut. Les
hurlements des loups dans le lointain et les chants des plongeons arctiques dominent.
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Au lever du soleil, alors que nous
prenons tranquillement notre petit déjeuner dans la cabane, le chien de notre guide
s'agite. Il émet un faible son auquel je ne prête pas attention. Mais Yves se lève pour
regarder par la fenêtre et nous fait signe de venir. Il nous montre sur la rive d'en
face, un couple de caribous qui semble chercher un point pour traverser. Nous attrapons nos appareils photos et nous sortons doucement de la
cabane en ayant bien pris garde de retirer les pulls marine que nous portons et qui
risqueraient de nous faire passer pour des ours aux yeux des caribous. Ceux-ci distinguent
en effet mal les couleurs et se fient surtout aux contrastes. Nous risquons donc moins de
les effrayer habillés de nos polos dun rouge bien voyant. |

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Doucement, nous nous glissons hors de la
cabane et descendons vers la plage. Déjà, la femelle caribou s'est mise à l'eau et
commence à nager dans notre direction. Le mâle hésite un moment, puis il finit par la
suivre. Les caribous sont d'excellents nageurs mais, une fois dans l'eau, ils deviennent
vite vulnérables vis-à-vis dhumains équipés de canots à moteur. Ils sont
cependant protégés et seuls les Indiens ont le droit de les chasser.
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Un peu avant de sortir du couvert de la
végétation, nous nous séparons. Je descends jusqu'à la plage et m'assois sur le
premier gros caillou que je trouve à la limite de la végétation. La femelle vient d'atteindre la plage à une centaine de
mètres de moi. Elle s'ébroue et se retourne vers son compagnon qui arrive doucement à
sa suite.
Le soleil est très bas sur l'horizon. Il vient à peine de se lever, et n'éclaire
pas encore tous les reliefs. |

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Le mâle sort de l'eau et
s'ébroue, puis nous regarde. Il est parfaitement conscient de notre présence, et cela
semble le gêner : il est manifestement inquiet.
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La femelle, quant à elle, ne semble pas
prêter réellement attention à nous. Elle revient vers le rivage et fait quelques pas
dans l'eau tout en remontant la rive dans ma direction.
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Elle cherche
des odeurs et semble insouciante. Le mâle, manifestement beaucoup plus vieux qu'elle,
tape du pied et s'agite. Elle se retourne, le regarde, et continue sa petite balade
insouciante. Il fait alors mine de s'en aller, souffle, retape du pied, mais rien n'y
fait. Sa compagne a décidé d'aller traîner vers un lieu inquiétant.
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Sur la plage, devant
moi, se trouve le canot de notre guide. Est-ce lui ou est-ce ma présence qui
lattire ? Nonchalamment, elle se rapproche encore. Elle musarde, reniflant le sable
et l'eau. Je la vois de mieux en mieux. Elle porte quelques cicatrices sur le flanc,
témoins des combats qu'elle a dû mener. Les caribous se nourrissent principalement de
lichens. L'hiver, ils doivent creuser profondément dans la neige pour atteindre leur
précieuse nourriture, formant ainsi des "cratères d'alimentation". Ce sont
souvent les mâles qui creusent les trous. Ensuite, les femelles les leur dispute pour
pouvoir se nourrir et nourrir leurs petits. Les mâles ne peuvent opposer beaucoup de
force aux femelles car ils ont pour la plupart, perdu leurs bois au début de l'hiver. Les
femelles, qui portent également des bois, ne les perdront que tard, au printemps. Cette
curiosité de la nature permet d'équilibrer les forces et que chacun puisse accéder à
la nourriture.
La femelle ne se trouve plus qu'à une dizaine de
mètres de moi, tout près du bateau. Elle hume l'air et me regarde. |
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Soudain, la tuile : la fin du rouleau !
Mon appareil se met à rembobiner la pellicule ! Je me fige, espérant que l'animal ne
sera pas effrayé. Mais si le bruit du moteur, très faible, ne l'effraye pas, je me dis
qu'un changement de pellicule est une toute autre chose ...
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Me voilà dans une situation qui a posé
problème à plus d'un photographe : faut-il prendre le risque de changer la pellicule et
de faire ainsi fuir l'animal ou rester assise à le regarder sans bouger ? Depuis le début de l'approche, j'étais figée derrière mon
boîtier, découvrant au minimum mon visage pour éviter d'être immédiatement
cataloguée comme humain. Je misais au maximum sur la faible acuité visuelle de l'animal.
Maintenant, je me dis que je peux jouer franc-jeu. A la distance où elle se trouve, il
est de toute façon impossible qu'elle ne m'ait pas identifiée.
Devenu inutile, j'abaisse tout doucement mon appareil
photo et le pose sur mes genoux sans la quitter des yeux. Elle me regarde et fait un pas
en avant, doucement. Elle m'observe en tournant délicatement la tête. Je distingue
parfaitement le blanc autour de ses yeux. Elle a un regard profond et magnifique. Elle se
tient là, tranquillement, sans donner la moindre trace de crainte. |

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Le mâle est resté en
arrière. Il n'a pas bougé de sa position initiale, et observe la scène de loin. Finalement, je décide de tenter le coup. Doucement, le plus
lentement possible, je sors une pellicule de ma poche. Sans quitter la femelle des yeux
pour parer à un mouvement de peur de sa part, j'ouvre mon appareil et procède à
l'échange des bobines. Une fois fait, je le referme, sous le regard curieux de l'animal
qui, lui non plus, ne me quitte pas. Je lui souris et je remonte doucement l'appareil
devant mes yeux. De nouveau les déclics s'enchaînent. Elle est tellement près que j'ai
du mal à la caser dans l'image. Malheureusement, l'animal est en fort contre-jour avec le
plan d'eau derrière lui.
Lentement, elle se retourne et commence
à s'en aller. Le mâle, quant à lui, montre toujours de forts signes d'impatience. |
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Est-ce pour le faire enrager que la
femelle repart presque aussi calmement qu'elle s'est approchée ? Au bout de quelques minutes, elle l'a rejoint et ils partent tous
deux vers le soleil levant, disparaissant derrière l'angle de la berge dune baie
voisine.
Dès qu'ils sont hors de vue, nous nous précipitons
pour voir vers quel endroit ils se dirigent. Mais lorsque nous arrivons dans la baie, ils
ne sont déjà plus là. Il ne reste que leurs empreintes sur le sol qui se perdent dans
l'eau pour témoigner de leur passage. |

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