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Je travaillais à Charenton. Pour aller à mon bureau, je traversais un bout du Bois de Vincennes.
Au mois de mai 96, à chaque fois que je passais par le bois, j’avais une envie qui me tenaillait : j’avais envie, tout en marchant, d’ouvrir grand les bras, un peu comme un oiseau qui va prendre son envol, et j’avais l’impression que si je le faisais, j’allais me transformer en brume et être emportée par le vent (j’ai l’imagination fertile). C’était plus fort que moi, mais je ne le faisais pas car je n’étais pas la seule à emprunter ce chemin et je ne voulais pas qu’on me prenne pour une illuminée. Je continuais machinalement ma route, mais j’aurais tout fait pour ne pas avoir à me rendre au bureau. Non pas que l’ambiance y était mauvaise, mais cela faisait longtemps que j’avais l’impression d’être en mode « veille » et cela commençait à m’étouffer.

En juin, je suis partie au Québec. Par une belle journée ensoleillée, j’ai décidé d’aller faire un tour dans Le Parc Des Grands Jardins. J’avais repéré une promenade d’une heure et demie sur mon guide Michelin. Il fallait que je sois rentrée pour 5 heures car ma cousine m’attendrait pour aller pêcher. Me voilà donc partie, avec mon short et mes chaussures bateaux. En route, j’ai traversé un petit village. La route et les trottoirs étaient mouillés. J’étais un peu surprise mais j’ai pensé qu’ils avaient raison de profiter de cette belle journée pour laver les trottoirs. Quelques kilomètres plus loin, j’arrivais au début de la forêt. La route était toujours mouillée. Ils n’avaient quand même pas poussé le zèle jusqu’à laver la route de la forêt !? Il avait du pleuvoir dans le coin …

Arrivée à l’accueil du parc, je montre au réceptionniste le parcours que je compte faire.

 – Ah madame, je vous le déconseille. Il y a eu de l’orage ce matin et les chemins sont mouillés. Ce parcours fait presque 5 heures de marche.

– 5 heures ?? Mais mon guide mentionne 1h30 ?!

– Ah non, 1h30 c’est ce parcours-là. Vous grimpez sur un dénivelé de 1000 m et vous arrivez en haut du mont du lac des cygnes. De là-haut, vous avez une vue sur le lac et tous les environs jusqu’au Saint-Laurent. Ça vous pouvez le faire, pas de problèmes.

Et me voilà repartie jusqu’au point d’ascension. Je me gare sur le petit parking aménagé en faisant bien attention à mettre ma voiture à l’ombre. En effet, quelques jours plus tôt, j’avais quitté un parking en tenant mon volant du bout des doigts tellement il était brûlant.

Je signe le registre en mentionnant mon nom, la date et mon heure d’arrivée (très organisés ces Québécois).

La grimpette commence. J’ai l’impression d’être au milieu d’un lit de rivière asséché ; de gros blocs de cailloux entassés les uns sur les autres.

Juin, c’est la saison des moustiques. Ces charmantes bestioles m’accompagnent pendant mon ascension. Pas moyen de m’en débarrasser. Si je m’arrête, ils me bouffent.

Une demi-heure plus tard, j’atteins un chemin de traverse. Plus loin, une petite cabane-moustiquaire et un lac. Déjà ?? Qu’est-ce qu’il m’a raconté le type d’en bas ?! Ça ne met pas si longtemps pour arriver là !

Je regarde ma carte. Ah ! Tiens ! Flûte, je ne suis qu’à la moitié du chemin. Ce n’est pas le bon lac.

Bon, je reprends le chemin et je continue. Au fur et à mesure, la végétation change. Au départ, c’était plutôt désertique, avec de nombreux arbres morts et calcinés suite aux incendies des précédentes années. Maintenant j’atteins une forêt. Les moustiques ne me lâchent pas. Je redouble de prudence car certains pontons sont en rondins de bois et sont très glissants.

Plus tard, la végétation change encore. La forêt laisse la place à une végétation alpine : toundra et lichens. Je sens le souffle du vent. Chouette : débarrassée des moustiques ! Au bout d’un moment, j’atteins le sommet. Une petite rambarde de bois identifie la fin du parcours et une pancarte commente le panorama. Panorama ? J’vois rien ! La brume bouche l’horizon et je distingue à peine le contour du lac en contrebas. J’ai le vent de face qui me rafraîchit après cette ascension forcée (à cause de ces foutus moustiques). Et puis, naturellement, comme cela me démangeait depuis longtemps, j’étends lentement mes bras. Je reste ainsi face au vent pendant de longues minutes. Je respire à pleins poumons. J’ai l’impression de me régénérer.

Une ombre passe. A ma droite, un aigle me dépasse lentement en planant. Il arrive presque en face de moi et tourne la tête pour me regarder. Il semble surpris. Je ne bouge pas. Au bout de quelques secondes, il poursuit sa route.

J’entends un grondement sourd derrière moi. La vallée d’où je viens a disparu sous un nuage menaçant. Un autre grondement : le tonnerre ! Je regarde autour de moi : je me trouve au-dessus des nuages, mais il n’y a aucune végétation, rien que la roche et les lichens. Et puis brusquement, je réalise : je suis le point le plus haut !!

Là, je commence vraiment à paniquer. Il faut que j’atteigne la forêt le plus rapidement possible. Il commence à pleuvoir, les pierres deviennent glissantes. Je me félicite d’avoir mis mes chaussures bateaux qui me donnent une bonne adhérence au sol. Mais mes chevilles ne sont pas protégées. Si jamais je me casse la figure, personne ne viendra me chercher dans l’immédiat. Je descends aussi vite que la prudence me le permet. Dès que je dérape, je me force à ralentir le rythme. Mais le stress aidant, je continue à descendre plus vite que je ne le devrais.

Lorsque j’atteins les premiers arbres et que je retrouve les moustiques, je suis déjà un peu plus rassurée. Mais il ne fait pas bon traîner dans le coin. Si je ne cours plus le même risque de me prendre la foudre, les arbres qui m’entourent ne me mettent pas à l’abri. La pluie redouble. Les rondins de bois, déjà glissants à l’allée, deviennent de vraies patinoires. J’atteins le croisement de l’aller et me rappelle la cabane-moustiquaire cachée au-delà du chemin. Je m’y engouffre. Je suis trempée. Heureusement, j’ai un pull dans mon sac qui est sec. J’improvise une corde à linge pour faire sécher mon t-shirt et j’attends.

J’attends longtemps. L’orage fait un bruit épouvantable. Je pense soudain à ma cousine qui doit m’attendre. Elle ne sait pas que je suis ici. Tout ce qui signale ma présence est la voiture sur le parking et mon nom sur le registre, sans l’heure de mon retour.

Il commence à faire froid. Le temps me paraît horriblement long. Les moustiques continuent à me tourner autour. Je me lève pour fermer la porte de l’abri. Il n’y a plus de porte ! Je commence à tourner sérieusement en rond. J’écoute la pluie. J’attends.

Et puis, comme par magie, au milieu de l’orage, j’entends un oiseau qui se met à chanter. Je n’en crois pas mes oreilles. La pluie est toujours aussi violente, et il chante.

Ça me fait l’effet d’un choc électrique. Je me mets à chanter. Toutes les chansons que je connais y passent. Je me dis que si cet oiseau le fait, alors pourquoi pas moi ? Si une personne passe dans le coin, elle m’entendra peut-être, et à défaut, cela me réchauffera.

Une heure et demie plus tard (une éternité), l’orage s’éloigne. La pluie tombe toujours mais il me semble qu’elle est moins violente. Je renfile mon t-shirt mouillé et remets mon pull au fond de mon sac, au sec (autant garder les vêtements secs, secs). Je sors et recommence ma descente. Je claque des dents. Peu à peu, je me réchauffe, et dans les derniers cinq cents mètres, je ne sens même plus la pluie. J’ai l’impression d’être dans l’humidité d’une forêt tropicale. Presque euphorique, j’accélère petit à petit. Je dérape. Je ralentis. Ce serait trop bête de me péter une jambe dans les derniers mètres. J’aperçois enfin le parking. Je mentionne mon retour sur le registre et je regagne ma voiture sur la place à l’ombre où je l’avais laissée …

Ma cousine ne s’était pas inquiétée. Quand elle a vu qu’il pleuvait, elle a pensé que j’étais partie faire un tour ailleurs sachant que nous n’irions pas pêcher. Quand je lui ai raconté mon histoire, elle m’a traitée de folle et d’inconsciente et elle avait parfaitement raison. J’étais partie sans eau, sans nourriture, et sans équipement. Personne ne savait où j’étais, et les gardes du parc ne surveillaient pas les allées et venues des gens. Si je m’étais cassé la figure, j’ignore combien de temps on aurait mis à me retrouver.

Ce qui est certain, c’est que cela m’a fait une sacrée leçon. Je continue à penser que j’étais vraiment inconsciente. Mais je n’oublierai jamais le regard de l’aigle et le chant de l’oiseau. Quelque chose est passé à travers et m’a touché au plus profond de moi. Un mois plus tard, je quittais mon boulot pour changer de métier.

De cette histoire, il me reste les photos d’un lac dans la brume et d’une cabane à moustiques avec un t-shirt qui sèche (ben oui, fallait bien que je m’occupe, alors j’ai pris des photos).